Alain Badiou, philosophe
Par DC le jeudi 17 décembre 2009, 18:27 - droits de l'homme - Lien permanent
"...Dès que les considérations identitaires sont injectées dans la politique, dans le pouvoir d'Etat, on est dans une logique qu'il faut bien appeler néo-fasciste."
Alain Badiou. - Une discussion organisée par le gouvernement sur
« l'identité française » ne peut qu'être la recherche de critère
administratifs sur « qui est un bon Français qui ne l'est pas ». Les
sérieux juristes du gouvernement Pétain avaient bien travaillé dans ce
sens ! Ils avaient montré, avec une science bien calme, que les Juifs et
autres métèques n'étaient pas des bons Français...
On peut donc, on doit, être très inquiet de l'initiative Sarkozy-Besson.
Quand l'État commence à se soucier d'une légitimité identitaire, on est
dans la réaction la plus noire, l'expérience historique le montre.
Cette initiative est donc non seulement stupide et incohérente, comme on le
voit tous les jours,
mais ''elle s'inscrit aussi dans ce que j'ai appelé le « pétainisme
transcendantal » du gouvernement Sarkozy
Dès que les considérations identitaires sont injectées dans la politique,
dans le pouvoir d'Etat, on est dans une logique qu'il faut bien appeler
néo-fasciste.
Car une définition identitaire de la population se heurte à ceci que toute population, dans le monde contemporain, étant composite, hétérogène et multiforme, la seule réalité de cette identification va être négative. On ne parviendra nullement à identifier ce qu'est la « civilisation française », entité dont j'ignore ce qu'elle signifie, on va juste clairement désigner ceux qui n'en sont pas.
Il y a dans notre pays des millions de gens qui sont ici parfois depuis des décennies, qui ont construit nos routes, nos ponts, nos maisons, qui vivent dans des conditions déplorables, qui ont fait tout ça pour des salaires de misère, et que les gouvernements successifs, depuis trente ans, accablent de lois persécutrices, expulsent, enferment dans des zones de non-droit, contrôlent, empêchent de vivre ici avec leurs familles... Or on sait d'avance que ce sont ces gens qu'on va désigner comme n'étant pas vraiment français. Cette vision politique, est absolument répugnante, et je pèse mes mots.
D'autre part je suis très frappé de voir que les catégories utilisées par
Alain Finkielkraut sont celles, très traditionnelles, de la réaction.
L'héritage du passé et le consentement, voilà des catégories totalement
passives dont l'unique logique est l'impératif « famille, patrie ». Il
s'agit d'un portrait de l'identité française réactif et conservateur.
L'héritage de la France c'est un héritage que je suis prêt à assumer
quand il s'agit de la Révolution française, de la Commune, de l'universalisme
du 18ème siècle, de la Résistance ou de Mai 68.
Mais c'est un héritage que je rejette catégoriquement quand il s'agit, de la
Restauration, des Versaillais, des doctrines coloniales et racistes, de Pétain
ou de Sarkozy. Il n'y a pas « un » héritage français. Il y a une
division constitutive de cet héritage entre ce qui est recevable du point de
vue d'un universalisme minimal, et ce qui doit être rejeté précisément
parce que ça renvoie en France à l'extrême férocité des classes possédantes et
à l'accaparement par une oligarchie d'affairistes, de politiciens, de
militaires et de serviteurs médiatiques du motif de « l'identité nationale
».
On parle toujours, notamment Alain Finkielkraut, du sang que les autres, les « totalitaires », comme il dit, ont sur les mains
Mais « l'identité nationale » a donné en la matière les plus
formidables exemples. Pour trouver une boucherie aussi dépourvue de tout sens
et atroce que celle de 14-18, il faut se lever de bonne heure.
Or elle était strictement articulée sur l'identité nationale, c'est ça qui a fait marcher les gens. Il est très clair que l'identité nationale, référée à une mémoire non divisée et à un consentement héréditaire et familial, n'est que le retour aux catégories fatiguées de la tradition, et ne prépare que la guerre, intérieure contre les « mauvais français », extérieure contre « les autres ». Le débat d'opinion est aujourd'hui entre deux orientations désastreuses : d'un côté l'unanimisme marchand et la commercialisation universelle et de l'autre côté, la crispation identitaire, qui constitue contre cette mondialisation un barrage réactionnaire, et qui plus est totalement inefficace.
extrait d'un article:
http://bibliobs.nouvelobs.com/20091217/16522/finkielkraut-badiou-le-face-a-face