Le réveil par Nicolas Sarkozy du thème
de l’identité nationale, dans un contexte de destruction des services publics,
de détresse de beaucoup de salariés, de charters, me motive pour vous proposer
ce texte.
" Ma France, ce sont des odeurs d’aubépine, des cris de marché du Nord où
des accents divers vous vantent les nems, les frites ou les merguez, des vols
de guêpes sur les abricots mûrs, des jeux d’écoliers enfin libérés, des
pique-niques en forêt, des plages encombrées où le ressac fait oublier les
moteurs des automobilistes à la recherche d’une ultime place, où l’iode
l’emporte sur l’ambre solaire et les effluves de la pizzeria. Cette France-là,
c’est celle de l’enfance, des sensations simples, et les plus vives douleurs
sont celles qu’infligent les orties ou les méduses.
Et puis, il y a notre France d’adultes, lourde de stratégies, de paroles, de
colères, d’enthousiasmes, de drames, de responsabilités.
Celle où nos images d’enfance sont devenues des concepts et des
enjeux : l’immigration, la dette, le chômage, la carte scolaire, l’effet
de serre, la pollution … Et le tableau s’est noirci : la croissance, idole
vieillissante, n’apporte plus l’emploi ; les droits essentiels comme la
santé, la culture ou l’information sont vendus au plus offrant ; et à
quelques heures de nos frontières on coupe la forêt primaire pour nos salons de
jardins, et nos chalutiers vident les rivages somaliens de leurs poissons, sous
la garde de militaires bleu-blanc-rouge.
Mon pays se lit hélas dans les yeux des mineurs afghans de Calais, des
enfants des salariés de France Telecom, des veuves de l’amiante.
Alors, la France des droits de l’Homme, des trains qui arrivent à l’heure,
du bureau de poste du quartier, de la baguette qui croustille, terre d’asile,
de diversité et de culture, est-elle soluble dans la privatisation des
services publics, dans les hypermarchés, dans l’égoïsme et la violence, dans
les séries et jeux télévisés ; dans le coup de menton d’un ministre
débouté du socialisme qui cuisine la précarité des réfugiés comme un mauvais
ragoût de communication nauséabonde ; dans la mégalomanie d’un président
dont l’hyperactivité n’a d’égal que l’irresponsabilité vis-à-vis des
générations futures à qui il lèguera toutes ses factures ?
Je ne le crois pas. Il reste au cœur des gens suffisamment d’espoir et de
grandeur pour qu’à des alternances politiques, davantage mues par le rejet du
sortant que par l’adhésion au programme du suivant, succède une vraie
alternative généreuse. Une France qui parierait sur la fécondité de sa
démocratie.
Un Hexagone où l’expression des territoires s’imposerait à des centralismes
jacobins et prétentieux, et empêcherait la manœuvre grossière de les priver de
ressources.
Un espace où l’expression des habitants s’imposerait à des logiques
économistes suicidaires, véritables machines à détruire la planète, à ruiner
l’emploi, à produire toute forme d’exclusion et de violence : économies
mafieuses, drogue, délinquance ou vote Front National.
Une école et une université où l’on transmet et produit de la connaissance
et de l’altérité, avant de juger, classer, hiérarchiser, et exclure ceux qui ne
s’annoncent pas comme rentables.
Une entreprise où la belle ouvrage ne soit pas laminée par la spéculation,
qui tue les hommes et anéantit la transmission des savoirs.
Une société où la culture, la parole, le débat, accouchent
d’innovations, d’ouverture, de solidarité.
Un Président qui n’instrumentalise pas notre mémoire et notre quotidien pour
activer à nouveau des tentations identitaires suspectes.
Une Marseillaise revue et corrigée, avec des paroles pacifistes, et
l’abandon de thèmes provocateurs de haine, comme le sang impur.
Faudra-t-il un déclic ? Un pas de plus vers l’inacceptable des
licenciements, des sans-abri, des reconductions aux frontières ? La
conjonction des pêcheurs de Boulogne, des producteurs de lait, des amiantés et
des licenciés de Gandrange ?
Toujours est-il que notre avenir est dans cette France vigilante, où
des femmes veillent à ce qu’un prétendu ordre moral ne les bafoue pas, où des
centaines d’associations défendent la biodiversité, où des familles hébergent
les sans papiers, où des enseignants entrent en résistance, où des milliers
d’étudiants ne sont pas prêts à renoncer à leur droit à l’université, où des
hommes et des femmes raisonnent autrement qu’en termes de PIB ou de compte
d’exploitation.
Loin des banques aux primes insolentes, loin du béton et des lobbies, ma
France est verte, plurielle, vivante, bavarde, imaginative, impertinente. Elle
est dans le cœur des gens, ceux qui ne veulent plus construire la misère du
monde, et qui, en attendant, ont l’ambition de l’accueillir. »
Marie Christine Blandin, le 3 novembre 2009